Jean-Jacques Susini vient de mourir. Je le savais malade. Du coeur, de l'organe, qu'il avait malmené.

Il a été mon ami pendant notre première année de médecine à Alger. Lui était un algérois pur sucre, très corse, aussi, mais la synthèse avait réalisé un patriote engagé, dans le contexte de dislocation de ce qu'on appelait l'Empire français, qui vivait ses premiers conflits de "libération", en Indochine, en Tunisie, au Maroc.

Rien n'était conclu encore, mais l'opinion se divisait déjà entre la droite, conservatrice sur ce plan, et la gauche, anti-colonialiste.

Je m'isolais dans un square à l'heure du déjeuner, en attendant les cours de l'après-midi. Jean-Jacques Susini, ayant d'autres raisons d'être là, et intrigué par mon isolement, m'avait approché pour faire connaissance. Il semblait avoir un grand besoin de parler.

C'est ainsi que nous avons découvert que nos idées étaient très proches. Nous souffrions, tous les deux, de la situation politique de la France des années 1950, tant intérieure qu'extérieure. Nous avons donc commencé à redresser, entre nous, la situation.

J'avais été frappé, dès nos premiers dialogues, par le haut niveau de sa culture politique, aussi bien à gauche, qu'à droite. Il se vantait, d'ailleurs, de pouvoir argumenter l'une ou l'autre cause, et convaincre son auditeur. Je me sentais, face à lui, plus "épidermique" que "cérébral"*, mais en même temps moins absolu.

Nos discussions prenaient vite un aspect ludique, mais restaient enrichissantes. Je situe à cette période la constitution des bases de mon opinion, et de mes analyses des événements.

Cette période initiatique fut rapidement remplacée par les nécessités des études et des examens à préparer. Nous nous sommes séparés, sans se fâcher, sur cette question triviale. Dans mon souvenir, il ne termina pas sa première année, et partit à Strasbourg la recommencer . Il faisait partie, définitivement, des personnalités qui compteraient dans ma propre histoire. Je ne l'aurais jamais suivi sur le chemin de l'OAS, mais je ne pouvais le renier. Je n'étais pas capable d'un tel engagement, simplement.

De mon côté, justement, j'ai vécu concrètement la guerre d'Algérie en faisant mes trente mois de service, en compagnie des fantassins dont j'étais le médecin. J'ai fait la connaissance de l'Algérie profonde, tellement, que bien des zones n'avaient jamais du être foulées par des français. Mon doute pour un futur est né à ce moment là, le sort de la communauté européenne, un exil, serait la conclusion inéluctable. J'étais désolé par les mensonges dont tout le monde, y compris moi-même, usait pour se rassurer.

Ce choix m'était plus facile que pour bien d'autres. Je n'étais pas natif de l'Algérie. La querre et l'occupation étaient la cause réelle de ma présence en Afrique du Nord.

Je n'aurais jamais pu opter pour la loi du talion ,qui fut celle de l'OAS. Elle ne pouvait faire partie de mon éthique et de ma logique. Je ne pouvais refaire l'histoire, mais ma conviction était que nos ancêtres s'étaient fourvoyés. Ce genre d'erreur est universel et quotidien. "On" ne s'en aperçoit qu'après!

Jean-Jacques Susini avait une autre logique, qu'il a suivie jusqu'au bout, jusquà lui survivre, au prix fort.

J'ai ajouté à son nom "l'insulaire", non pas parce qu'il était corse, mais parce que "l'Algérie française" était aussi une île, culturellement, humainement, économiquement. Les continentaux des deux parties, la française et l'algérienne, ne pouvaient la comprendre.

Sceptique

*Épidermique et Cérébral s'opposent, bien que le second découle du premier!