Je découvrais hier soir, sur Arte, le film de Robert Guédiguian, le Promeneur du Champ-de-Mars, reconstituant, à partir du livre de Georges-Marc Benhamou, les derniers mois de la vie de François Mitterrand. Après ce qu'en a dit son neveu Frédéric Mitterrand, reçu au Grand Jury Dimanche soir, des éléments essentiels de la personnalité de l'unique Président socialiste de la Vème République, surgissaient.

Si Michel Bouquet était le meilleur acteur possible pour faire revivre François Mitterrand, sa bonhomie souriante ne devait pas correspondre à la réalité du personnage, réputé hautain et froid. Tout ce qu'on peut découvrir, ou confirmer, à propos de François Mitterrand, c'est ce qu'en recueille son historiographe, et les "états d'âme" que ce dernier endure tout au long de cette mission. L'histoire de François Mitterrand, c'est celle qu'il a enregistrée lui-même, dont il ne démord pas, se fâchant à la moindre insistance ou question inopportune de celui auquel il a confié cette mission.

Deux questions essentielles restent sans réponse. Comment cet homme issu de la bourgeoisie aisée, cultivée et imprégnée de catholicisme dans sa meilleure version, celle qui met au sommet des valeurs la charité, a pu devenir le plus grand dénominateur commun d'une gauche depuis toujours très hétérogène, par ses origines et ses élaborations idéologiques? Comment a-t-il pu effacer, annuler, refuser d'assumer, son passage par Vichy, la fréquentation, amicale,  de quelques serviteurs de l'État français, avant de connaître son "chemin de Damas" et d'entrer dans la Résistance? Prendre conscience de son erreur, changer d'engagement dans l'action, relèvent des qualités d'un homme, et non de ses faiblesses. La conscience des erreurs, des remords ou des regrets, font partie du jardin secret, de ce dont on ne se vante pas. Mais falsifier sa propre histoire, anti-dater une photo, renier des relations avec des hommes ayant servi jusqu'au bout ce régime, et pour finir, affirmer que Vichy fut un non-événement, un "blanc" de l'histoire de France, parait difficile à admettre. Cela fut manifestement possible à François Mitterrand. Ceux qui l'aiment l'accompagnent. Ceux qui aiment la vérité souffrent, ou mettent un mouchoir dessus.

Bien sûr, l'enjeu de cette époque historique, admettre notre défaite écrasante, reconnaître l'humanité du sauve-qui-peut, ou au contraire, la refuser, la nier, la réduire à une péripétie fâcheuse, "délirer" sur la victoire qui ne manquera pas d'effacer l'humiliation militaire et politique, a séparé pour de bon les acteurs de l'Histoire. Ceux qui ont eu raison avec quatre ans d'avance ont un avantage sur ceux qui ont eu besoin de mûrir leur jugement et leur décision. La parabole des ouvriers de la onzième heure ne marche pas dans ce cas précis.

Ce que François Mitterrand en dit, c'est son recours à la "passion de l'indifférence". Indifférence à ce que les autres disent, à l'occasion, ou de manière insistante. Son histoire, c'est lui qui l'a faite, et il s'en tiendra là. L'eau du bain suivra le même sort que le bébé renié.

Mais la logique qui résulte de ce choix, c'est la haine de la droite, qui a vu en Pétain et Vichy les réparateurs des méfaits du Front Populaire, responsable inconscient du désastre. La droite refuse de renier cette tranche de notre histoire dont, précisément, elle ne veut pas endosser les prémices. L'Histoire a donné raison à De Gaulle et à la Résistance? Se rallier à la raison, même un peu tard, ou carrément après coup, est....raisonnable. François Mitterrand ne veut pas se commettre avec ces raisonnables là, trop "ordinaires".  

Refuser la droite pour incompatibilité de logiques, ne laisse pas d'autre choix à un homme ambitieux, qui croit en lui sans le moindre doute, que d'utiliser la gauche pour parvenir à ses fins. Seulement, la gauche est, encore plus que la droite, un éventail multicolore, qui se tient ouvert en permanence, faisant de la résistance à son rassemblement sur une seule épaisseur. François Mitterrand a réussi ce coup, une fois seulement, en Mai 1981, mais ce fut la bonne. Le Parti Socialiste, force principale de l'Union de la Gauche, ne peut qu'effacer ses griefs et critiques, et rendre hommage à son sauveur. Les autres parties de l'éphémère rassemblement sont d'une discrétion exemplaire.

Le problème de la gauche, c'est de ne pas partager avec son héros la "passion de l'indifférence"! Pas du tout! Elle récuse, tout en rendant hommage à l'Unique, l'idée même de l'homme providentiel. Seule, dans ce camp, Ségolène Royal, admet l'existence et la nécessité d'un rassembleur unique et identifiable. Mais c'est elle-même qu'elle voit pour ce rôle, réveillant chez tous ses rivaux leur jalousie, enrobée du beau principe. François Mitterrand n'a jamais, selon mon souvenir, laisser apparaître son désir de pouvoir. Il "avait fait don de sa personne" à l'Union de la Gauche! 

Dans le film, "François Mitterrand" se voit comme le dernier Président digne de cette appellation. C'est dire la considération qu'il avait pour les jeunots des deux bords. Il percevait aussi les effets de l'union de l'Europe et du nécessaire effacement devant cette instance supra-nationale. Comment être un grand Président dans le 27ème d'un ensemble?

La solution adoptée par Nicolas Sarkozy a été d'être le Père Fouettard de la cohorte, l'empêcheur de dormir en rond. Il lui a fallu une énorme énergie, une omni-présence, et ce n'est pas encore fini. Aux dernières nouvelles, les électeurs français le trouvent toujours "fatigant". Mais face à la promesse d'une anesthésie générale, ils pourraient hésiter.

Sceptique